Nous avons descendu du train à Severobaikalsk, au nord du lac Baikal. Jusque-là, nous étions sur la ligne de train BAM. Maintenant, nous devions aller rejoindre la ligne principale qui passe au sud du lac, à Irkutsk. Il n'y a pas 1000 façons de s'y rendre. Aucune route ni aucun train ne fait le tour du lac. L'été, on traverse en bateau, l'hiver, durant deux mois, lorsque le lac est gelé, sur la route de glace. Dans les saisons transitoires, en avion. Nous avions espéré être à temps pour la route de glace et notre voeux a été exhausé. La glace était à son maximum d'épaisseur, environ 1 mètre, ce qui est plus que suffisant pour y conduire en voiture. On m'a dit que 20 centimètres suffisent. Malgré tout, on peut comprendre que l'idée est plutôt effrayante. Il s'agit du lac le plus profond du monde, 1637 mètres de profondeur! Et j'allais le traverser dans une voiture! La frousse irrationnelle de passer à travers la glace ne me quittait pas, mais tout le monde me rasssurait qu'il n'y avait aucun danger pour la partie nord du lac, de Severobaikalsk à Ust-Barguzin, car c'est moins profond et qu'il y a moins de craques. La neige peut être un problème mais notre chauffeur, Mikhail, était expérimenté. Ce qui ne l'empêcha pas de nous offrir un triple shooter de vodka lors du premier arrêt...à 11h du matin! Ça réveille! Mon coeur débattait lorsque nous avons embarqué sur la glace dans notre super Lada Niva, avec notre chauffeur au casque de fourrure avec l'accent russe le plus incompréhensible rencontré à date. Aucune façon de communiquer alors on fait confiance et on sourit. La vue était spectaculaire, les montagnes enneigées, le lac gelé à perte de vue. Beaucoup de neige, donc impossible de vraiment voir la glace limpide dont j'avais entendu parler. Neuf heures de route plus tard, nous arrivions à destination, village d'Ust-Barguzin, sur la rive est. On allait passer la nuit dans une auberge pour poursuivre notre route en bus le lendemain.
Notre contact à Severobaikalsk ne pouvait pas nous promettre de trouver un chauffeur pour la deuxième moitié du lac, puisque c'est plus dangereux. Il suggérait de prendre un bus dès que nous atteindrions le village, où la route commence. C'était le plan logique. Mais les plans ne sont pas faits pour être suivis et ils changent à chaque jour. C'est ce qui fait la beauté de notre voyage jusqu'à présent.
C'est donc ce soir-là que nous avons eu la chance de rencontrer Yaroslav, qui a tout simplement changé notre voyage en Russie. Jon faisait une sieste, moi je lisais au salon. On se reposait en attendant l'heure du souper. Yaroslav s'asseoit, on fait connaissance, on discute un peu. Je lui raconte brièvement notre voyage et nos plans pour le lendemain. Trente minutes plus tard, il revient me voir et me dit de laisser tomber mes plans. Il a une meilleure offre pour nous. Avec notre chance incroyable, il m'explique qu'il est dans l'équipe d'organisation de la course Expedition. Une course de 4x4, de 16 000 km à travers la Russie, de Murmansk à Vladivostok! Les participants sont attendus au lac Baikal quelques jours plus tard et il doit préparer une épreuve spéciale sur la glace avant de repartir pour la ville d'Irkust, ville où nous voulons nous rendre. Il est équipé d'un Nissan Safari avec tout ce qu'il faut pour les conditions du lac: un pont portatif pour passer les craques, un chauffeur expérimenté ''ice guide'', équipement radio et GPS. Il nous offre donc de l'aider pendant une journée à installer des signes sur la glace en prenant les coordonnées GPS que les participants devront trouver. En plus, ça lui permet de pratiquer son anglais. En échange, il nous fait visiter cette section incroyable du lac, nous le fait traverser et nous dépose à Irkustk trois jours plus tard! Difficile de refuser! Cette section est la plus profonde du lac, a moins de neige et la glace est à découvert par endroits. On y a passé trois jours au total, à conduire, marcher, picniquer. On a développé nos talents de ''professional signfreezers'' ce qui est devenu la blague avec Yaroslav plus tard, quand nous avons rejoint l'équipe d'organisation qui lui demandait constamment qui nous étions. Il répondait en gardant son sérieux : ''They are professionnal canadian sign freezers''. Personne n'osait lui en demander plus, ne sachant si c'était vrai ou non! Trop drôle!
Le lac est magnifique. La glace, parfaitement transparente. Ce qui permet de voir beaucoup plus profondément qu'on le voudrait parfois! On peut voir les craques gelées d'un mètre, parfois plusieurs épaisseurs aux formes étranges. Les vraies craques qui bougent sur le lac sont les plus impressionnantes. Elles peuvent être ''vivantes'' ou ''mortes''. Les mortes sont celles qui ont gelé à nouveau en créant parfois une montagne de glace au point de contact. On peut conduire par-dessus. Les vivantes sont celles qui sont dangereuses. Elles bougent encore et ne sont gelées qu'en surface. On doit les traverser soit en passant à toute vitesse si elles sont petites, ou en utilisant le pont portatif si elles sont trop larges. Tout le monde est calme, sauf moi, qui me dit que c'est ''légèrement'' stressant de voir de l'eau en plein milieu du lac quand on sait qu'il y a plus d'un kilomètre sous nos pieds! Ouf!
Le dernier soir avant l'épreuve, nous allions rejoindre les équipes pour un party organisé SUR la glace! Chapiteau, bar de glace, feux extérieurs, bain traditionnel coupé à même la glace du lac avec un trailer transformé en sauna à côté! On se fait offrir une chambre d'hotel, puis du vin chaud, puis des shooters bus dans un trou coupé à même le bar! Notre ami s'avère être un ''party animal'' qui coure d'un groupe à l'autre, danse sur les tables, sert l'alcool derrière le bar etc.! Tout ce temps, Jon et moi ne comprenons rien de ce qui arrive. Comment a-t-on pu se retrouver là, dans un party sur la glace, un verre de vin à la main?
Après ''quelques'' consommations, Yaroslav vient nous chercher pour nous dire que notre expérience de la Russie ne sera complète que si nous allons prendre une banya et un bain dans le lac! On refuse catégoriquement car on est déjà congelés d'avoir passé trois heures dehors. Puis, je vais voir le site et je réalise que c'est une chance exceptionnelle qui ne se représentera jamais. Je me décide, j'y vais. C'est complètement insensé mais je dois le faire. Jon refuse! Je le comprends! Quelques minutes plus tard, je me retrouve en sous-vêtements (que j'ai bien fait de garder) dans un sauna habituellement réservé aux hommes, tous nus. Je ne comprends rien de ce qui se dit, la chaleur est insuportable, mais pas autant que l'idée de devoir aller me submerger dans le lac glacial. C'est le moment, je prends mon courage à deux mains! J'entre dans l'eau, complètement, tête comprise. Le souffle coupé, je bondis hors de l'eau mais Yaroslav m'arrête à mi-chemin en me disant que la tradition russe est de le faire trois fois! Are you kidding me? Nope! J'y retourne! Je crie en sortant et je cours me réfugier au chaud dans le sauna. Lorsque je reviens à la vie, Yaroslav m'annonce que je dois le refaire deux autres fois...pour compléter la tradition! Je ne pose plus de questions, j'y retourne. Assez intense comme expérience mais je ne le regrette pas une minute, même si ça n'a en rien aidé à guérir mon rhume!
Finalement, en arrivant à Irkutsk, nous avons passé trois jours en couchsurfing avec une famille locale. Accueil chaleureux et échange d'expériences de vie et de voyages. Ils nous ont amené au lac Baikal pour patiner et picniquer. Encore une fois, expérience riche. Parfait pour compléter notre expérience de cette région et ensuite poursuivre la route en train, vers l'Ouest.